La mise au point de l’Endorphin Pro

Texte d’Andrea Paulson, directrice du développement de Saucony

La fabrication de chaussures techniques nécessite une quantité incroyable de travail. Il s'agit d'un processus véritablement collaboratif et interfonctionnel. Au cœur de ce dernier, on retrouve des membres de chacune des trois sections de l'équipe chargée des produits : la gestion des gammes de produits (GGP), le développement des produits et la conception. Ces personnes, souvent appelées la « trinité », assument la responsabilité de chaque projet unique qui est lancé. Une trinité peut travailler sur des projets spécifiques à un sport (course à pied, basket-ball, crampons...), ou sur des catégories d'activité (course sur route, course sur sentier, athlétisme), ou selon le niveau de prix. Quoi qu’il en soit, il s'agit de la distribution typique de protagonistes qui contrôlent le destin de votre paire de chaussures de sport préférée. La GGP est le visage du projet. Elle fait le lien entre les comptes et les consommateurs, et le reste de l'équipe chargée du produit. Son travail consiste à connaître la catégorie qu'elle représente sur tous les plans et à transmettre ses connaissances au reste de l'équipe chargée du produit. Les développeurs sont responsables de la gestion quotidienne du projet. Les échéanciers, le travail sur les modèles, les essais de matières, la construction des ouvrages, les négociations sur les coûts et la communication avec les usines font tous partie du développement. Ce rôle est souvent le moins visible ou le moins reconnu, mais son importance est sans doute primordiale. Le rôle de la conception, bien qu'il semble évident, a une bien plus grande portée. Les concepteurs travaillent sur des projets spécifiques, mais ils doivent également comprendre et cultiver l'esthétique et l'ADN d'une marque. Le rendu des chaussures requiert un talent artistique. La conception de chaussures exige un sens aigu de l'industrie, des tendances et de l'ingénierie, ainsi qu'une boule de cristal pleine de clairvoyance en sus.

Au sein de l'équipe chargée des produits, il y a deux autres services : le service d'ingénierie des produits et le laboratoire des performances humaines. Le laboratoire et le service d'ingénierie sont des fonctions de diagnostic de catégorie au sein de la structure de Saucony. On y travaille aussi bien sur un nouveau design de semelle extérieure pour les chaussures de marche, sur une nouvelle composition pour l’intercalaire de chaussures de sentier, sur une plaque de crampons pour les chaussures de sprint que sur des chaussures pour la course de marathon. Parfois, on travaille sur une combinaison de tous ces éléments. L'ingénierie est un service à tout faire qui travaille autant sur le développement de nouvelles mousses à l'incorporation de nouvelles techniques de fabrication, en passant par la gestion de toutes les pièces moulées et la plupart des choses qui relèvent de ce que le profane considérerait comme des « concepts avancés ». Le laboratoire de performance humaine porte un nom assez évident. Il est chargé de tester et de valider l'impact d’un produit sur le consommateur (dans notre cas, le coureur), et vice-versa. Il ne s'agit pas de diminuer l'importance de ce groupe particulier par une simplification excessive de son rôle. Données de tapis roulant instrumentées, vidéo à haute vitesse, données de capteurs de pression, protocoles VO2 Max : toutes ces choses sont gérées et filtrées par le laboratoire. C'est ici que vous trouverez les doctorants et les intellos. (Je peux dire cela parce que je suis un... un intello, pas un docteur).

Bien que cela puisse être difficile à croire, la mise au point de la mousse pour la chaussure qui est finalement devenue l'Endorphin Pro a commencé il y a plus de sept ans. Le PEBA (polyéther block amides) est un type d'élastomère thermoplastique (TPE). L'industrie de la course à pied utilise les copolymères séquencés PEBA depuis des décennies. Saucony, en particulier, fabrique la quasi-totalité de ses plaques de crampons de sprint en Pebax®, le nom commercial d'Arkema qui a une composition rigide, mais flexible et une bonne résistance mécanique. On a probablement 20 produits à base de PEBA à notre portée en ce moment, mais on n'a jamais pensé à les classer dans une autre catégorie que celle du « plastique ». Câblages électroniques, pièces de voitures, articles de sport, équipements médicaux et traitements des tissus, tous profitent des multiples capacités et de la longévité du PEBA. Bien que ce soit un matériau impressionnant, le PEBA n'avait rien de nouveau à offrir ... jusqu'à quelques années. Le CAV/E (copolymère d'acétate de vinyle-éthylène) et le PU (polyuréthane), et plus récemment le TPUR (polyuréthane thermoplastique) ont longtemps été la norme pour les semelles de chaussures. L'industrie de la chaussure a subtilement amélioré ces matériaux au cours des 40 dernières années. Ajouter ceci; enlever cela; pousser ici; tirer là; mettre de la mousse partout. En octobre 2012, Saucony a découvert la mousse en PEBA : une découverte incroyable!

Les tests de performance que Saucony utilise pour mesurer les compositions des intercalaires sont assez complexes et, bien qu'ils ne soient pas brevetés, ils sont protégés. L'idée de base est la suivante : en cas d'impact, quelle quantité d'énergie le matériau restitue-t-il? Introduisez ces données dans une série de filtres de densité (quel est son poids?), de durométrie (quelle est sa dureté?) et de compression (reste-t-il déformé après des impacts répétés?), et vous obtenez les indicateurs clés d'un matériau. La mousse en PEBA était une amélioration substantielle par rapport à tout ce que nous avions testé jusqu'à ce moment-là. Il y avait cependant quelques problèmes. Tout d'abord, le processus de moussage du PEBA était différent. Faire « mousser » quelque chose signifie y introduire de l'air ou du gaz. Généralement, il s’agit d’ajouter un agent chimique ou d’effectuer un processus physique qui aide à tirer l'air d’un matériau ou à y pousser. Ces techniques fonctionnaient bien valables pour la mousse en PEBA en 2012, mais le processus nécessitait de très grandes machines qui étaient (et sont toujours) atypiques pour la production de chaussures. Ce dernier avait aussi créé un autre problème, celui de la fabrication. Compte tenu des complications liées à la production de la mousse même, la fabrication des intercalaires allait devenir encore plus difficile. Le processus aurait nécessité une ou deux étapes supplémentaires pour créer un intérieur bien formé et détaillé auquel les coureurs s'attendent de trouver dans leur chaussure. La mousse en PEBA s'est mal comportée une fois ces étapes supplémentaires ajoutées. Soit que nous avions un bloc de mousse amorphe avec de très bons résultats, ou un beau contour profilé qui faisait piètre figure. Enfin, il y avait un troisième problème dont personne n'aime parler. Ce matériau était cher. Il coûtait cinq à six fois plus cher que le CAV/E de performance.

Nous avons poursuivi nos recherches pour que la nouvelle composition fonctionne pour nous, mais une des variables ou une autre ne voulait pas collaborer. En 2014, nous avons décidé d'abandonner cette version du matériau dans l'espoir de faire évoluer le volet de fabrication. Il y a une théorie à laquelle nous faisons référence dans l'innovation, appelée « La loi de l'accélération des retours ». Ray Kurzweil suggère que le taux de changement et d'évolution a tendance à augmenter de façon exponentielle avec le temps. Notre équipe a émis l'hypothèse que nous pourrions compter sur la résolution des limites de production et de fabrication grâce à des innovations technologiques et de composition chimique qui, à notre connaissance, n'avaient pas encore été développées. À ce stade, Saucony travaillait à de nouveaux matériaux dans la catégorie des mousses perlées et obtenait des résultats impressionnants en matière d'efficacité énergétique et de durabilité. Au lieu de transformer les matériaux de mousse en feuilles ou en formes d’intercalaires, ces derniers sont extrudés en petites pastilles de mousse qui peuvent ensuite être moulées ensemble. En formant des intercalaires à partir de mini-billes qui leur ressemblent, les caractéristiques de performance résultantes deviennent plus importantes que la somme des parties. Nous nous sommes demandé si nous pouvions faire avec le PEBA ce que nous avions fait avec le TPUR…

Le temps n'est pas toujours au rendez-vous dans le secteur des produits. Le monde à l’extérieur d’une marque ne cesse d'avancer pendant qu’on perfectionne une idée. Depuis que nous avons entrepris de suivre la voie du PEBA, des chaussures de course de marathon ont été lancées, des mousses en PEBA ont été lancées, et des piles de plus en plus hautes ont été soulevées (les plaques de carbone sont dans les chaussures depuis des décennies, personne ne doit l'oublier). L'idée que ces mousses « panacées » ont besoin de plaques devient très évidente lorsqu'on travaille avec elles. L'équipe chargée des produits de Saucony pensait que le processus était assez linéaire : « Cette mousse est très légère et très réactive... nous devrions en ajouter plus! Ce n'est pas encore très lourd... il faut en rajouter! Wow, maintenant que c'est trop mou et spongieux, il faut quelque chose pour désamorcer et stabiliser... ajoutons une plaque! La plaque rend le tout très rigide, elle devrait mieux passer par le bout du pied... Ajoutons la technologie Speedroll! »

Passons certaines étapes : la mise au point de la chaussure, et pas seulement de la mousse, a vraiment démarré une fois que nous avons eu plusieurs prototypes. Notre équipe d'athlètes d'élite nous a dit « attendez un peu » et ils se sont mis à effectuer les tests. Jared Ward a couru le marathon de New York en 2018 et s'est classé à la sixième place. Parker Stinson a ensuite pulvérisé le record américain des 25 km avec nos chaussures. Nous savions que nous avions quelque chose de spécial. Les athlètes de Saucony sont tous des êtres humains spectaculaires, et le travail itératif sur les prototypes avec eux a été facile et inspirant. L'équipe chargée du produit a été en mesure de peaufiner la forme et le modifier avec l'aide de chaque élite qui s’en est servi. Une fois que nos chaussures étaient à leur goût, nous les avons soumises à d'autres séries de tests d'usure avec le grand public. Nous voulions que les chaussures soient performantes aussi bien à une cadence 4:30 qu'à une 8:30, mais surtout, nous voulions qu'elles soient durables pour les coureurs qui n'ont peut-être pas les mêmes foulées douces et efficaces que nos athlètes d'élite.

L'Endorphin Pro a été lancée en février 2020, mais la route pour y parvenir a été longue et ardue. Nous avons essayé plusieurs modèles de tige. Nous avons ouvert huit ensembles uniques de moules inférieurs en métal coulé. Nous avons testé un certain nombre de couches de plaques en fibre de carbone (l'ordre et la direction de la construction du tissage du carbone.) Nous avons fait passer la chaussure d'un décalage de 4 mm à un décalage de 8 mm ... pour ceux qui se demandent pourquoi : ces nouveaux matériaux sont incroyablement souples et élastiques. Lorsqu'elle est complètement mise en charge, la chaussure se comprime bien plus qu’avec les mousses du passé. Nous appelons cette épaisseur chargée la « hauteur effective de la palette ». Une chaussure de 36 mm de hauteur avec mousse en PEBA a un dénivelé de 4 mm, ce qui donne vraiment l'impression d'une chaussure à chute nulle. En réglant la chaussure à 8 mm, et le coureur se sent plus stable et mieux positionné pour la vitesse. Au total, nous avons fabriqué pas moins de 30 prototypes uniques avant de nous décider d’une combinaison appropriée. Les modifications quotidiennes du modèle et des matériaux qui surviennent au cours du développement normal d'une chaussure ne sont pas incluses ni comptées. Plus de 20 000 miles ont été parcourus avec notre matériau PWRRUN-PB avant de passer à la production.

Sur une note personnelle, au cours de mes 16 années chez Saucony, je n'ai jamais été aussi fière d’un produit que nous avons créé. Ce fut un honneur et un privilège d'avoir travaillé à l'Endorphin, styles Pro et Speed. Jared Ward, Parker Stinson, Molly Huddle, Molly Seidel, Brian Shrader, Linsey Corbin, Noah Droddy et Laura Thweatt ... Je travaille pour eux. Gagner leur confiance est le cadeau ultime et le plus profond. J'espère que l'avenir prouvera que nous avons construit quelque chose en lequel le public aura confiance et dont tout le monde pourra également profiter.

Voici l'équipe de l’Endorphin Pro:
  • Concepteur: Chris Mahoney
  • Développeur: Craig Giansiracusa
  • GGP: Ted Fitzpatrick, Chad Holt
  • Labo: Spencer White, Alec Jessiman, Darby Middlebrook
  • Ingénierie: Luca Ciccone